La chasse au loup est ouverte

A travers le cas du loup, la question est posée : la Nature a-t-elle encore sa place en France ?

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 par Lauriane d’Este

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Loup - photo Roland Clerc

 

Le loup est revenu de manière naturelle en France en 1992. Il a tout simplement franchi les Alpes. Il s’y est maintenant durablement installé, mais les effectifs de l’espèce restent modestes – 180 à 200 – contrairement à ceux de nos voisins espagnols (2000) et italiens (700-800). Cette progression est lente quand on sait que le loup appartient à une espèce conquérante. Les raisons en sont simples : les loups sont victimes d’accidents et d’un braconnage intense, jusqu’à maintenant fort peu sanctionné par la loi.

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Et pourtant, le loup appartient à une espèce strictement protégée par la Convention de Berne (1975) ratifiée par la France et par la Directive Habitats, faune et flore (1992). Jusqu’alors partisans de la protection de la nature et de la faune sauvage d’une part et d’autre part éleveurs, bergers et chasseurs avaient accepté ce modus vivendi, non sans accrocs. Mais aujourd’hui, des voix s’élèvent pour remettre en cause un statut auquel la France a adhéré. Certains vont jusqu’à demander l’exclusion du loup des alpages et un comble, jusqu’au cœur des Parcs Nationaux. On lui attribue pour 2012 plus de 4500 attaques, chiffre évidemment contestable.

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Il faut cependant raison garder. Dans ces statistiques farfelues, on évite de parler de tout ce qui fâche. Par exemple, rappeler que les chiens errants ne sont pas comptabilisés en tant que prédateurs ; or, au bout de quelques jours, lorsque le constat est fait sur une prédation, il est difficile de dire s’il s’agit vraiment d’un loup. On tranche toujours en faveur de l’éleveur. On sait pourtant aujourd’hui que maintes de ces attaques attribuées au loup sont le fait de chiens.

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Par ailleurs, on prétend que la présence de chiens patous, de clôtures de protection et d’aides bergers ne dissuadent pas le loup, ni même les tirs d’effarouchement, pas même ceux dits de prélèvement ou létaux, circonvolutions sémantiques hypocrites pour dire tirs mortels. Encore faudrait-il qu’il y ait effectivement tirs d’effarouchement : ceux-ci, la plupart du temps, ne sont pas effectués. Faut-il aussi que les troupeaux soient vraiment gardés, ce qui n’est pas toujours le cas : certains éleveurs laissent leurs bêtes en estive à l’année et vont s’assurer en 4×4, de temps à autre, à la jumelle qu’ils sont bien là ! Je n’invente rien.

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Cette année, l’Etat a délivré 133 autorisations de tirs d’effarouchement et de défense et 13 de tirs létaux. L’association Ferus a toujours demandé que les tirs aient lieu au plus près des troupeaux, avec autorisation et avec des fusils à canon lisse. Or aujourd’hui, n’importe qui peut tirer le loup. On demande même le canon rayé, plus efficace et le plus souvent mortel. Quand on a assisté aux séances du Groupe loup et échangé quelques propos avec les éleveurs, on ne se fait guère d’illusion sur ce qui se passe réellement sur le terrain.

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De fait, la chasse au loup est ouverte : louvetiers, bergers, chasseurs et éleveurs peuvent s’y exercer. Les statistiques du braconnage en sont la preuve patente. Vous me direz : que viennent faire ici les chasseurs ? En effet, bonne question. Réponse : les éleveurs sont aussi le plus souvent des chasseurs, le loup est pour eux un rival car il chasse le même gibier et les chasseurs sont aujourd’hui membres du Groupe loup, là où les associations n’ont que deux représentants, FNE et Ferus. Il y a donc une double représentation de la même catégorie sociologique. Je reviendrai sur le Groupe Loup.

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Loups - photo Roland Clerc

 

La chasse au loup est donc bien ouverte. D’ailleurs, on se demande s’il y a encore un Ministère de l’Ecologie, lequel reçoit les chasseurs et ferme la porte aux associations. A quoi sert-il ? L’Aspas, du reste, dans un communiqué en date du 22 octobre, écrit : « la fin du loup est programmée, le ministère de l’Ecologie est mort ». De profundis la conservation et la protection de la Nature ! En effet, nous assistons à des moments anti-nature invraisemblables. Le jeudi 18 octobre à Florac (Lozère), le Parc national, par la voix de son Président, déclare que « le loup n’est pas compatible avec les techniques de l’élevage mises en œuvre sur le territoire du Parc ». « La présence du loup remettrait en cause cette biodiversité… » (laquelle ?).

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Les administrateurs, relayés par le directeur du Parc qui renie son rôle de défenseur de la loi, demandent rien moins que la révision du plan d’action régional sur le loup, la définition de zones d’exclusion et la possibilité de tirs de défense dans la zone du cœur de Parc. La vieille antienne du zonage revient à l’ordre du jour. Le Parc des Cévennes est certes loin d’être un modèle : c’est le seul Parc national français de moyenne montagne dont le cœur est habité et exploité part des structures agricoles permanentes. Cet espace boisé de 57.000 ha en zone coeur (classé catégorie V) et qui bénéficie des financements du ministère de l’Ecologie et de l’UE, n’a pas vocation à être un territoire privé pour les seuls chasseurs et éleveurs. Le loup y a sa place dans des zones préservées où la faune et la flore peuvent survivre de manière authentique et naturelle. Le directeur du Parc devrait être sanctionné pour ses prises de position et son manque au devoir de réserve comme il se doit de tout fonctionnaire de l’Etat.

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Dans ce cœur de Parc, on chasse, on pêche, on exerce toutes sortes d’activités, parfois contraires à la protection de la nature. Bref : le Parc des Cévennes n’est pas un Parc Naturel, il n’en est que la caricature et tel quel devrait être déclassé. Hélas, la position prise par ce conseil d’Administration est un vrai facteur de trouble et il le sème à tout-va. Dans son sillage, la FNSEA de Savoie et Haute Savoie, ainsi que les jeunes agriculteurs, annoncent avoir saisi le Parc de la Vanoise et les massifs des Bauges et de la Chartreuse pour que le même « débat ait lieu au sein de leur conseil d’administration ». Toujours dans la ligne droite de cet assaut contre le loup et la nature, nous voyons deux récentes propositions de loi – la première déposée le 10 octobre, émanant d’une vingtaine d’élus UMP visant « à tirer sur tout loup menaçant leurs élevages, même dans les cœurs de Parcs », (que font les troupeaux dans les cœurs de parc ?), une seconde proposition du 16 octobre émanant des sénateurs RDSE propose des zones d’exclusion (encore le zonage !) dans des limites définies chaque année par arrêté préfectoral comme pour les nuisibles (renards, fouines, blaireaux, etc.) sur les communes où l’on constate des dommages importants et indépendamment des prélèvements décidés au niveau national. Et quoi encore ? Oui, la chasse au loup est bien ouverte en France, en rupture totale avec tous nos engagements. Le loup devient « un nuisible ».

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Que décidera le Groupe Loup récemment intronisé à la mi-octobre et qui aura la tâche d’adopter la plan national de gestion de l’espèce pour les années 2013-2018 ?

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Madame Batho a déjà annoncé la couleur lors de la mise en place du groupe : « Le nouveau plan loup devra s’inscrire dans une phase de gestion et de régulation, avec des objectifs d’élevage que nous voulons absolument préserver ». Oui, nous avons bien lu, « régulation », le mot autrefois tabou vient d’être prononcé par la Ministre, au risque de rompre les engagements et de s’asseoir sur la signature de la France au bas des traités. Le nouveau président du groupe, Christophe Castaner, député PS de Forcalquier, s’en réjouit ouvertement, mais son avis est totalement partial sur ce sujet : « C’est la première fois, se réjouit-il, que l’on parle de gestion et de régulation du loup au sein du ministère de l’Ecologie ». Qu’attendre donc de semblable commission où, autour d’une vaste table avec plus de cent individus, deux représentants des associations affrontent les représentants de l’Etat et des diverses fédérations d’éleveurs, d’agriculteurs et de chasseurs ? J’y ai participé en d’autres temps et je témoigne que la bataille est rude et disproportionnée. Lors de la dernière réunion, le représentant de Ferus, dans une ambiance tendue, a quitté la séance après avoir publiquement envoyé quelques vérités que généralement la langue de bois officielle évite.

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La Nature a-t-elle encore sa place en France ?

A vrai dire, le combat est ailleurs. Quand Madame Batho parle de préserver les objectifs de l’élevage, sait-elle bien de quoi elle parle ? Ce n’est un secret pour personne que la filière ovine est sous perfusion depuis plus de vingt ans, qu’elle n’offre pas de produits concurrentiels, qu’elle a refusé de se diversifier comme l’ont fait les Italiens et que, sans les subventions de l’Etat, elle serait définitivement éteinte. Voici quelques chiffres intéressants qui démontrent bien qu’on nous raconte beaucoup d’histoires et que le loup n’est pas pour grand-chose dans l’état de la filière ovine. Pour environ un peu moins de 7 millions d’ovins en France, tous les ans, il en part 400.000 à 500.000 à la réforme, c’est-à-dire à l’équarrissage; les taux annuels de mortalité (maladies, dérochements, causes naturelles…) atteignent 3 à 7 % pour les brebis, 10 à 15 % pour les agneaux. Là où ils sont présents, les loups prélèvent 0,6 % du cheptel (1). Ces chiffres parlent d’eux-mêmes, ils permettent de relativiser le niveau de prédation supposée des loups et de mettre une sourdine aux cris d’orfraie qui proclament haut et fort l’impact catastrophique du loup sur les troupeaux ! (Du reste, nous avons exactement le même discours et les mêmes cris d’orfraie en ce qui concerne l’ours dans les Pyrénées). Au lieu d’être un handicap, la présence du loup est une aubaine pour les éleveurs qui bénéficient des subventions de la PAC. Le montant des indemnisations versées aux éleveurs s’est élevée à 1,5 million d’euros (chiffre du ministère de l’Ecologie). A cela, il faut ajouter le coût des moyens de protection, soit environ 6 millions d’euros, et prendre aussi en compte la mobilisation des services de l’Etat.La somme totale évoquée par le ministère tourne autour de 15 à 20 millions d’euros. Pour subventionner la biodiversité ou la filière ovine ?

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Certes, nous ne sous-estimons pas les difficultés de cette filière, comme c’est le cas d’autres activités aujourd’hui, nous reconnaissons que les éleveurs ont dû s’adapter à une situation qu’ils ne connaissaient pas et pour cause puisque le dernier loup a été abattu en France dans le Limousin en 1937, mais on leur en donne les moyens : aides financières, subventions et indemnisations. Par ailleurs, l’association Ferus, par le biais de Pastoraloup, met à disposition des bergers qui le demandent des aides-bergers expérimentés qui démontrent sur le terrain qu’une cohabitation est possible (2). Et elle l’est puisque cela marche ailleurs !

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Toutefois, osons la vérité. La PAC subventionne l’agriculture française. La France contribue pour 16,95 % du total du budget de l’UE, et reçoit environ 20,3 % du budget de la PAC, soit pour 11,2 milliards d’euros (9,8 d’aides pour le premier pilier et 1,4 pour le second pilier). Elle est donc nettement bénéficiaire. Or, la réforme d’après 2013 se construit dans un contexte délicat de crise, dans lequel les soutiens à l’agriculture et leur mode de distribution risquent sérieusement d’être remis en cause. Demain, lors de la révision il faudra faire ses comptes et la France ne se substituera pas à l’Europe, la filière ovine comme les autres en fera les frais. David Cameron réclame son chèque en retour comme Madame Thatcher autrefois et d’autres pays européens peu enclins à payer pour notre agriculture, ce sera cela de moins dans le budget européen et dans l’escarcelle des agriculteurs français. Il faudra donc réduire la voilure et c’est bien ce que craignent les éleveurs, qui scient cependant la branche sur lesquels ils sont assis depuis 1992 en réclamant la chasse au loup ! L’Etat ne fait qu’anticiper ce qu’il craint. Il faut calmer le jeu, le loup sert de bouc émissaire, il est la variable d’ajustement de la crise qui se profile.

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L’affaire du Parc des Cévennes met aussi en lumière le statut ambigu des Parcs Nationaux. La loi Giran de 2006, en créant la zone périphérique dite « aire d’adhésion », les a livrés à l’appétit des élus et personnalités locales, majoritaires, qui y exercent aujourd’hui un pouvoir de lobby au détriment de la nature (stations de ski, chemins élargis pour la circulation des voitures, hôtels, etc.). Le Conseil d’administration est impliqué dans la nomination du Directeur, une aberration ! Aujourd’hui, le conflit est ouvert entre les aires d’adhésion et les cœurs de Parc. Les élus revendiquant toujours plus, ils refusent de voir ces sanctuaires leur échapper. Ces Parcs ne jouent plus leur rôle, ils sont soumis à des attaques parfois violentes, ainsi que leur personnel comme ce fut le cas dans le Mercantour, où deux gardes se sont fait tabasser à coups de pioche par des tireurs excités. On attend encore une condamnation de l’Etat ! Un coeur de Parc, c’est précisément le lieu où s’exprime la naturalité la plus authentique, c’est le refuge des espèces protégées, source de biodiversité. Les activités humaines n’y ont pas leur place.

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Il faut impérativement revoir la loi Giran et rendre les Parcs à leur vraie fonction. Il serait souhaitable aussi que l’Etat ait la maîtrise foncière comme dans les pays anglo-saxons et qu’ils soient nationalisés comme le demande également Raymond Faure de la Frapna. Alors, nous pourrions vraiment parler de Parcs Nationaux. Rappelons toutefois que les Français sont très attachés à leurs Parcs et que c’est précisément ce qu’ils recherchent : une nature et une faune sauvages et préservées.

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Pas des luna-parks

Enfin, le combat en faveur du loup et de la faune sauvage, c’est aussi le combat pour la Nature. En France, pays du triomphe de la raison, on n’aime pas la Nature, par définition irrationnelle. Depuis Descartes, on applique à la lettre le principe qu’il a énoncé au XVIIe siècle de « se rendre seigneur et maître de la nature ». Il dit même plus loin dans ce même texte que la nature, c’est une maîtresse qu’il faut domestiquer et ensemencer ! C’était au XVIIe siècle. On ne peut que déplorer que certains esprits au pouvoir ici et là n’aient guère évolué depuis.

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"Enfant géopolitique observant la naissance de l'Homme nouveau" - Salvador Dali - 1943 - DR

 

Or, la question reste posée avec la présence des espèces sauvages. Quelle nature voulons-nous léguer demain aux générations futures ? Quatre à cinq degrés de plus grâce au CO2 que nous émettons cyniquement, une dette financière digne du tonneau des Danaïdes et une Nature où l’homme (enfin seul !) au milieu d’un désert, aura éradiqué toute forme de vie ? Je ne donne pas cher alors de sa peau. Le loup, comme toute espèce vivante, joue son rôle dans la chaîne de l’évolution, ce prédateur au sommet, est un magnifique régulateur des espèces. Il suffit de relire Darwin, qui a dit tout cela depuis longtemps : laissons-le vivre, respirer dans des écosystèmes préservés, donnons-lui la place que cette évolution lui a réservée, sinon le monde qui nous attend ressemblera à ce tableau de Dali intitulé Enfant géopolitique observant la naissance du monde, un embryon exsangue, s’extrayant péniblement d’un œuf, dans un monde désertifié et menaçant… C’est la seule image qui me vient à l’esprit et elle est terrifiante.

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(1) Chiffres et statistiques communiqués par François Moutou, vétérinaire, Anses, France.

(2) Voir sur le site des Pastoraloup les activités pour l’année 2011-2012 pastoraloup@ferus.org. T° 0786201880.

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