Au Spitzberg sur Southern Star avec Olivier Pitras

Quel est aujourd’hui l’état de l’Arctique, de sa faune et de sa flore ? Quel est l’impact du changement climatique et des pollutions sur le Grand Nord ? Le skipper Olivier Pitras, habitué des lieux, nous livre des réponses parfois iconoclastes.

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par Lauriane d’Este, universitaire, écrivain

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Mouillage au Raudfjord au milieu des glaciers, grollers, icebergs - Photo Magali Lechevallier

J’ai embarqué le 22 juillet 2012 à Longyearbyen au Svalbard à bord du voilier Southern Star, un cotre de 75 pieds (24 mètres) avec le skipper Olivier Pitras, pour un voyage voile et randonnées de quinze jours en Arctique.

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Ce n’était pas par hasard. J’en rêvais depuis plus de dix ans et cherchais en vain la formule qui me conviendrait le mieux pour aborder ces immensités glacées et solitaires. Un ami, skipper lui-même, m’a alors parlé d’Olivier Pitras et des « sessions » très particulières de Southern Star avec une immersion totale entre mer, glaciers, paysages, faune et flore.

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Ce fut une chance et une réussite. Car Olivier Pitras n’est pas n’importe qui. Marin accompli et aguerri, il fut le premier Français à avoir traversé l’Océan Glacial Arctique et à avoir franchi en 1999 à la voile le fameux passage du Nord Ouest. Il a renouvelé cet exploit en 2008 lors de l’Odyssée climatique de Southern Star *. La première fois, c’était simplement pour accomplir un challenge sportif, la seconde fois c’était dans le but de montrer les changements climatiques en Arctique.

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Une chance vraiment, car ce marin basé à Tromsö avec son bateau, a une parfaite connaissance de l’Arctique qu’il parcourt depuis 11 ans et qui est devenu son jardin. Une réussite car je trouvais exactement ce que je cherchais dans ce monde figé dans sa beauté glacée depuis des millénaires là où le temps des hommes n’a pas sa place. Il faut être humble pour aborder l’Arctique car il ne se donne pas, il se mérite. Il fait froid, la contemplation est impossible, on prend juste des images, des flashs, on emmagasine des souvenirs, des visions fugitives tandis que le soleil de minuit nous accompagne tout au long du voyage rendant le décompte des heures inexistant et insolite. Le temps est rythmé par la navigation et les marches dans la nature sauvage, domaine de l’ours blanc, seigneur incontesté de ces solitudes, du renne, du renard, du phoque, du bélouga et des oiseaux. Nous nous retrouvions pour des moments de convivialité fort appréciés autour d’une table chaleureuse, de thés ou cafés brûlants **.

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Je n’ai pas souhaité faire un récit de ce voyage hors du temps, lequel serait forcément subjectif et hasardeux. Les médias colportent assez de sottises non vérifiées sur cette partie du monde, récusées par les spécialistes et les marins. J’ai préféré donner la parole à Olivier Pitras qui connaît ce dont il parle et qui a bien voulu répondre amicalement aux questions que je lui ai posées sur l’état de l’Arctique, de sa faune et de sa flore et sur les changements climatiques qu’il va subir ces prochaines années.

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* Un DVD a été réalisé sur cette expédition de plusieurs mois : L’Odyssée climatique du Southern Star, série réalisé par Thierry Robert. Pour tout savoir, cliquez ici.

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** Il y avait Magali, Mylène, Christiane, Elizabeth, Jean-François, Stéphane, Jean-Marc, et moi-même, et puis l’équipage, Olivier, Tiphaine et Tony.

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L’interview d’Olivier Pitras

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Lauriane d’Este : Cela fait longtemps que tu vis en Arctique. Quels sont les changements qui te sont apparus comme les plus significatifs pendant cette période ?

Olivier Pitras : Je vis depuis 20 ans en Arctique, dont 11 ans en Norvège. Des changements notoires, il y en a : 1) les changements climatiques. 2) la fréquentation des zones reculées par le tourisme international.

En matière de changements climatiques, l’évolution est très sensible. On constate par exemple dans la région nord-européenne – Norvège – des entrées d’air maritime plus fréquentes, des vents du Sud et des montées de températures au-dessus de 0° C en plein hiver. Fréquemment, nous trouvons maintenant sur la côte Nord une houle de nord-est formée, avec des vagues courtes, preuve que la banquise est désormais plus loin. Et pour ce qui relève précisément de la disparition rapide de la banquise, il y a onze ans, quand j’ai démarré l’action touristique au Spitzberg, nous n’étions jamais sûrs de pouvoir atteindre la côte Nord, alors que désormais elle est libre de glace au coeur même de l’hiver. On peut voir là un lien de cause à effet avec l’accélération des flux touristiques tournés vers des bateaux de plus en plus confortables et de plus en plus énergivores. Nous ne sommes plus dans l’aventure et même dans/et la découverte, laquelle doit désormais aller de pair avec un certain confort.

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L.E. : Ces changements interfèrent-ils sur la faune et la flore et de quelle manière ?

O.P. : Certes. Nous voyons une baisse des populations de guillemots de Brunnich depuis les années 90, baisse due à des quantités de nourriture insuffisantes à leur alimentation, peut-être à cause de la pollution ou de la modification des biotopes. Il en est de même pour les rennes. Il semble que ce dernier hiver notamment la pluie en excès, remplaçant la neige, a eu pour résultat d’enfermer le manteau végétal dans une gangue de glace empêchant l’accès à la nourriture. Beaucoup de rennes sont morts de faim.

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Ours nageant en pleine mer à 3m du voilier Southern Star - Photo Jean-François Leclerc

L.E. : Et pour les ours polaires, dont le sort préoccupe scientifiques et médias ?

O.P. : Pour le Spitzberg, le slogan médiatique qui met l’accent sur un danger imminent concernant ce mammifère marin, en relation avec la fonte de la banquise, est totalement erroné. C’est une idée générale qui concerne toute a région arctique.

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L.E. : Voilà un point de vue qui va à l’encontre des idées répandues et qui paraît étonnant. Comment l’expliquer ?

O.P. : La fonte de la banquise est un fait avéré. En revanche, les glaces pluriannuelles, qui jadis étaient fréquentes, ont toujours été des zones stériles où ni les phoques ni les ours ne vivaient car le phoque ne peut entretenir son puits de respiration sur les vieilles glaces. De ce fait, les vieilles glaces ayant disparu, l’habitat du phoque augmente, ceci au profit de l’ours, son principal prédateur, qui ne manque pas de nourriture. Par ailleurs, on a déjà prouvé que les ours polaires ont survécu à deux changements climatiques avec disparition des banquises pérennes durant l’été.

Je ne veux pas dire pour autant que l’ours se porte bien. Mais c’est pour d’autres raisons. Comme il est au sommet de la chaîne alimentaire, il est infecté de métaux lourds à cause des multiples pollutions dont souffre l’Arctique et dont nous sommes responsables. Par ailleurs, les rencontres de plus en plus fréquentes avec les hommes se soldent le plus souvent au détriment de l’ours, qui y laisse la vie. L’homme empiète de plus en plus sur le territoire de l’ours et les captures avec déplacements et endormissements sont assorties de contraintes administratives de plus en plus exigeantes. Un exemple : seul un vétérinaire est habilité à endormir un ours, or en l’absence de vétérinaire l’ours est abattu…

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L.E. : Tout ce qui vient d’être dit là va à l’encontre du discours général. Pourquoi à ton avis ?

O.P. : Parce que les médias ont besoin de slogans élémentaires, que la nature est plus complexe et qu’il faut apprendre à l’observer… Il est plus facile d’attirer l’attention sur cet animal emblématique que sur l’exploitation des ressources de la planète.

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L.E. : Tu as fait deux grands voyages maritimes en empruntant le passage du Nord Ouest. Que penses-tu donc de la libération de cette zone par les glaces en été ? Quel avenir ?

O.P. : A mon sens, l’ouverture du trafic maritime en Arctique ne se fera pas par les passages traditionnels, mais directement par le pôle Nord, avec appui logistique depuis le Spitzberg et une desserte vers les ports de destination : Amérique et Europe. Ceci adviendra avec la libération de la banquise et évitera des conflits d’intérêt entre Etats-Unis et Canada.

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Le Southern Star dans le Spitzberg - Photo Magali Lechevallier

L.E. : Et la fragilité de l’Arctique ?

O.P. : Cette nature est grande, sauvage, vierge. Toutefois, on y rencontre de plus en plus souvent des déchets, notamment ceux des industries de la pêche. Cela a une incidence directe sur la faune, par exemple sur les rennes qui s’empêtrent les bois dans les filets et en meurent.

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L.E. : A 80° de latitude nord, j’en témoigne personnellement…

O.P. : Mon espoir, c’est que l’homme colonise ces territoires en évitant les erreurs environnementales du passé. Cela inclut tous les process d’extraction, de transport en tout genre et l’urbanisation des zones, avec également les process environnementaux qui en découlent.

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L.E : C’est un voeu pieux ?

O.P. : En ce qui me concerne, j’appartiens à l’AECO (Association for Arctic Expeditions Cruise Operators) et je vois à travers les Assemblées générales et les ateliers de terrain que l’on s’en préoccupe et que cela avance dans le bon sens. En tout cas, on y travaille.

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L.E. : Une catastrophe comme celle de l’Exxon Valdez peut-elle encore advenir ?

O.P. : Non, a priori non, car depuis cet accident sur le zone du Prince Williams Sound, les pétroliers ont l’obligation de se faire escorter par deux remorqueurs. Il faudrait aussi, qu’à l’exemple de l’Antarctique, on interdise le fuel lourd pour la propulsion des navires marchands comme pour les bateaux de passagers. Il faudrait étendre le concept à l’ensemble de la flotte.

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L.E. : Ce pays est d’une incroyable beauté, il faut impérativement le protéger.

O.P. : C’est pour cela que je tente de sensibiliser les amateurs de nature, lors des voyages touristiques que j’organise, à la beauté et à la sauvegarde des contrées septentrionales et je tiens à préciser que même si nous naviguons le plus souvent au moteur par absence de vent, nous sommes moins énergivores que les gros bateaux. Le rapport est d’ 1/10.

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L.E. : Je crois que ceux qui viennent ici entretiennent déjà un rapport particulier avec la nature car il faut composer ici avec sa rudesse et sa violence. On se doit de la mériter.

O.P. : Sans aucun doute.

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L.E. : Je te remercie pour cet entretien.

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