Emergents et inquiétants … Voici les nouveaux polluants de l’eau

Dans la catégorie des polluants de l’eau, il existe des outsiders, ces petits nouveaux avec qui il va désormais falloir compter, même si trop de monde prétend ne pas les avoir vus venir ! Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Que cachent-ils ? Trois questions basiques pour une équation encore sans solution… à moins, pourquoi pas, de prendre le problème à l’envers.

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 par Odile Alléguède

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Nouveaux risques, vieux dangers

Photo DR

Agences de l’Eau en cote d’alerte maximale, associations et experts de l’Environnement déjà débordés par la montée des risques, méditent, désabusés, sur les objectifs, irréalistes dans la situation actuelle, du 9ème programme de l’Eau (2007-2012).

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Urgence installée dans le nouveau règlement européen Reach (acronyme anglais pour enregistrement, évaluation et autorisation des substances chimiques), actif au 1er juin 2007 sur 11 ans, destiné à évaluer le danger de 30 000 substances fabriquées ou importées dans l’Union européenne et utilisées à raison d’une tonne par an, minimum.

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Pourquoi cette barre ? Qui, sans aucun repère d’expérience ou de science, a décrété que ce seuil garantissait un risque réel de nocivité ? A 999 kg, visiblement, nature et population ne sont pas en danger … les juteux bénéfices des industriels, non plus !

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C’est dans ce contexte et, compte tenu du lobbying agrochimique européen, que ce projet Reach est loin de faire l’unanimité, dans les deux sens d’ailleurs.

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Adopté le 30 novembre 2006 par le Parlement européen et le Conseil à l’issue d’un compromis ayant soulevé le tollé général des associations de protection de l’environnement, il semble donc finalement n’être pour beaucoup, côté jardin ou côté cour, qu’une pirouette diplomatique de plus !

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La pollution aquatique a changé de visage. Scientifiques et spécialistes s’inquiètent soudain de la voir s’avancer masquée. Pourtant, ces soi-disant nouveaux polluants, de leur nom complet : émergents à toxicité différée, ne sont ni jeunes, ni nouveaux !

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Il s’agit, pour la plupart, des effets (substances et/ou conséquences) résiduels différés de la kyrielle de substances chimiques généreusement répandues dans les sols, les eaux de surface et souterraines, depuis des décennies.

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Suivant les sources, le plus grand flottement règne dans la classification des « micropolluants ». Une très large fourchette, de 100 à 1 000 substances, englobe cette terminologie sur les 100 000 couramment utilisées dans l’industrie, l’agriculture et les divers usages domestiques.

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De toute façon, aucune législation n’existe à ce propos et le flou scientifique se promène donc tranquillement dans le désert juridique.

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Emballages plastiques, isolants, solvants, parfums, cosmétiques, lubrifiants, fluides hydrauliques et électriques, pesticides, herbicides, produits de traitement du bois et de combustion, adhésifs, cires, détergents, médicaments, etc. ont été aveuglément et abondamment employés par notre société ayant fait de l’Industrie chimique une divinité pantocratique.

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Et on ose s’étonner d’avoir fait déborder le pot de chambre de mère Nature ?

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Il existe de nombreuses familles de polluants. Parmi eux, les plus préoccupants car relativement insaisissables en l’état actuel des outils de détection et de prévention, sont les perturbateurs endocriniens, les substances médicamenteuses, les toxines algales (comme les cyanobactéries) et les agents infectieux transmissibles non conventionnels (tel le prion).

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Cet article n’en abordera que quelques uns, notamment ceux issus des nanotechnologies, avérés spécifiquement pervers dans leurs impacts nocifs.

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L’homme est en train de passer du confortable « je ne vois rien, donc il n’y a rien » aux crues réalités du « toute action engendre une réaction proportionnelle ».

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Pierre Toulhoat, directeur scientifique du BERPC (Bureau d’évaluation des risques des produits et agents chimiques), résume ce changement de paradigme avec des mots dignes du « principe de précaution », nouvelle valeur à la mode :

« …l’innovation technologique, en repoussant les limites de la science et des connaissances, conduit à remettre en cause sans cesse notre capacité à détecter et prendre en charge les risques qui résulteraient de nouveaux procédés, filières, ou encore de l’exposition à de nouvelles substances. Parfois, la prise de conscience des risques apparaît trop tard, induisant des conséquences dommageables pour la santé et l’environnement. En lien avec le principe de précaution, est apparue l’idée suivante : avant de commercialiser à grande échelle des nouveaux produits et de nouvelles technologies, leur promoteur devra démontrer au préalable que les risques engendrés sont évalués et maîtrisables…. »

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Une leçon qui va – peut-être – apprendre à l’homme ses devoirs !?

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Poisons « homéopathiques » ou secrets de la bioaccumulation

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » Lavoisier

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Rivière polluée - photo DR

La caractéristique de ces polluants « à toxicité différée » est schématiquement triple :

– impact à long terme sur la santé (maladies dégénératives, notamment) de par une action délétère, même à très faibles doses ;

– extraordinaire persistance dans un milieu donné, doublée d’un phénomène ambigu :

– la bioaccumulation, capacité fantastique du Vivant à additionner molécules et effets.

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Claire Riou, ingénieur d’études à l’agence de l’eau Rhin-Meuse, connaît très bien ce phénomène de la bioaccumulation et ses conséquences sur l’écosystème. A travers des exemples précis, elle facilite la perception de ce fait, méconnu jusqu’alors :

« … (les pesticides) peuvent s’accumuler sur une longue durée dans les organismes vivants, eux-mêmes contaminés par leur milieu de vie (biotope) ou leur nourriture. Pour illustrer mon propos, on a trouvé dans les grands lacs américains (Erié, Ontario), dans les poissons carnassiers comme l’omble, des concentrations de DDT, 4 millions de fois supérieures à celle du produit mesuré dans l’eau ! Chez les animaux, les produits s’accumulent dans les graisses. Cette toxicité chronique a des effets qui sont différés dans le temps. Autre exemple, la concentration d’une substance bioaccumulable est multipliée par 1 000 entre le plancton et le cormoran… ».

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Les chiffres uniquement français sont déjà impressionnants : 100 000 tonnes de pesticides répandus chaque année, depuis au moins 10 ans !

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Pour mieux permettre la visualisation de qu’est la bioaccumulation et du retour de bâton inévitable que l’homme s’est préparé, dans sa grande sagesse ( !), Claire Riou cite le cas du pesticide atrazine, interdit en 2003.

« … Ce produit (…) est toujours en tête des molécules trouvées dans les eaux en surface et aussi les eaux souterraines. En Alsace et en Lorraine, la moitié des points de surveillance présente des teneurs en atrazine. Ceci illustre bien que des molécules puissent rester longtemps dans l’environnement bien qu’elles ne soient plus utilisées… »

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De plus, elle ose aborder l’aspect économiquement et médicalement sensible des dommages collatéraux car les poissons sont pêchés … et mangés par l’homme. D’ailleurs, ne soyons pas aussi réducteurs, toute la nourriture humaine (plantes comprises) est ipso facto concernée car potentiellement contaminée par ces invisibles effets résiduels. Claire Riou précise :

« …les molécules résiduelles qui ne se dégradent pas et qui s’accumulent comme on vient de le voir peuvent avoir des effets indésirables ou des actions imprévues sur les organismes vivants comme la perturbation du comportement, du système hormonal, du métabolisme énergétique avec apparition de cancers, malformations congénitales, maladie de Parkinson… ».

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La Nature, dans son entièreté, est un formidable laboratoire de création et de synthèse. La bioaccumulation du Vivant, constatée un peu partout aujourd’hui dans le monde, est le premier pas collectif vers une reconnaissance scientifique du flot d’interactions indécelables et imprévisibles se produisant à chaque instant au sein de ce creuset naturel que sont les eaux, la terre, l’atmosphère, etc.

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Beaucoup d’informations sont, à ce sujet dans la majorité des médias, soit passées sous silence, soit déviées.

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Par exemple, avez-vous entendu parler du scandale du Nemagon, un pesticide mis au point aux USA dans les années 50, interdit dans ce pays en 1979, et qui continua pourtant très longtemps à être utilisé, ailleurs dans le monde, dans l’industrie bananière et sucrière ?

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Il a contaminé des milliers de personnes, du Honduras aux Philippines, en passant par l’Afrique, faisant entre autre de la région de Chinandega (Nicaragua) une championne funèbre de cancers utérins (30 fois plus que la moyenne du pays).

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Ici, en France, la Mutualité sociale agricole a récemment (fin 2004) levé la chape de silence maintenue sur ces agriculteurs victimes de leur obsession du rendement et d’un endoctrinement aveugle à utiliser massivement les pesticides. Il existe d’ailleurs, en réaction à ces faits, une association d’agriculteurs reconnus malades par exposition prolongée à ces produits.

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Rien d’étonnant, là encore, lorsque l’on sait que la France caracole à la 3e place de la consommation mondiale de pesticides, emportant fièrement le « bidon d’or » du 1er consommateur européen (30 % des quantités totales) !

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Il ne s’agit pas d’affoler – ce qui, a contrario, est le fond de commerce de certains médias – mais d’informer, sources à l’appui. La connaissance est un outil de sélection, donc de décision. La peur, elle, est une arme …

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Soigner ou détruire ?

« Tout remède est un poison, aucun n’en est exempt, tout est question de dosage » Paracelse

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photo DR

La dose, voici un des grands secrets de sagesse de la vie, sous toutes ses formes.

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Ce qui soigne peut aussi tuer, Claire Riou le souligne à son niveau d’observation :

« …Des traces d’antibiotiques, d’analgésiques… sont trouvées dans les eaux souterraines. Des études sont en cours dans le bassin Rhin-Meuse sur les impacts des antibiotiques sur les milieux, 50 tonnes consommés en 2004 !… ».

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L’arsenal chimique médicamenteux est une véritable bombe à retardement pour l’écosystème naturel et, ironiquement, notre propre santé.

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La folie pharmaceutique ne se contente pas de transformer, dans de trop nombreux cas, l’organisme humain en accros aux médocs, véritable poubelle ambulante, elle inocule aussi ses innombrables molécules dans tout notre environnement, des eaux aux sols. Toute la chaîne est concernée, depuis les rejets des laboratoires, ceux des hôpitaux, jusqu’aux particuliers.

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Hypocholestérolémiants, antiépileptiques ou encore produits de contraste utilisés en radiologie : voici seulement quelques substances retrouvées dans les eaux usées des hôpitaux, mais aussi des foyers. Sans oublier celles destinées aux animaux (les antibiotiques, etc.) également rejetées dans l’eau après épandage des médicaments dans les étables ou via urines et fèces.

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Le contre-argument type est de se retrancher derrière la faiblesse des doses mesurées dans les eaux de surface, par exemple quelques nanogrammes (milliardièmes de grammes) par litre. Or, déjà spécieux et hypocrite, cet argument s’avère aujourd’hui perdre toute crédibilité scientifique devant les dernières analyses du principe de bioaccumulation qui donne raison aux défenseurs des préceptes homéopathiques.

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La répétition l’emporte sur la dose.

Pire encore, plus la dose est infime, mieux la Nature sait l’assimiler…. et la garder !

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En fin de compte, beaucoup de valeurs vont devoir être inversées. L’équation devra s’étudier à l’envers … du consensus actuel, pour commencer.

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Que signifie mesurer quand on ne sait pas ce qu’on cherche ?

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Comment quantifier une « dose à risque » lorsqu’on ignore où situer l’échelle du danger ?

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Les chercheurs appréhendent à peine le fait que « l’infiniment petit » est un autre monde où règnent d’autres lois de la Vie …

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Nanopolluants, d’autres lois … d’autres risques ?

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« … Les nanosciences apparaissent innombrables et certains n’hésitent pas à parler de révolution technologique du XXIe siècle. Des retombées sont attendues dans les domaines de la santé – diagnostics et thérapies à l’échelle moléculaire –, de l’environnement – miniaturisation de systèmes producteurs d’énergie –, et des technologies de l’information – augmentation phénoménale des capacités de calcul des ordinateurs. Mais ces espoirs ont été tempérés, depuis trois ans, par des interrogations sur les risques que ces matériaux pourraient engendrer pour la société et pour la santé humaine en l’absence d’investigations et de réglementations appropriées à leurs caractéristiques… »

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Ainsi peut-on lire ce passage significatif dans un bulletin de l’Ineris, branche du BERPC (voir sources documentaires).

Une intéressante et récente analyse scientifique, faite par un groupe de chercheurs du CNRS d’Aix en Provence, porte sur les interactions possibles entre nanoparticules et Environnement. L’originalité du processus suivi est d’oser poser clairement le problème : évolution technologique ou … nouveaux polluants ?

Parmi les résultats publiés et consultables (voir les sources), les chercheurs déclarent :

« … nano-particules et tests de toxicité: contrôle des propriétés de surface et la stabilité des produits : les nanos ne sont pas des produits manipulables comme n’importe quel autre produit chimique(entre molécule et particule) … »

« …•Une particule nanométrique n’est pas par essence toxique

• Importance des effets Redox (stress oxydatif ?)

• Les molécules recouvrant les nanoparticules modifient drastiquement les propriétés

• Risque environnemental: biodégradation, dispersion…

• Effets à long terme et doses chroniques… »

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Pour, finalement, souligner eux aussi les contradictions flagrantes de diverses études antérieures.

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L’ambition et l’intérêt financier des grands trusts agrochimiques obéissent et imposent leurs lois propres.

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Une discipline aussi jeune que la Nanoscience constitue encore une zone de redoutables incertitudes où les normes scientifiques courantes n’ont plus cours, laissant les coudées franches à une liberté d’inventions sans garde-fou et déjà organisées, en silence, pour conjuguer scientifique avec économique.

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Il est probablement plus que temps de prendre conscience qu’imagination n’est pas forcément sœur de pollution et que l’homme est parfaitement capable de créer un monde où ce mot n’aurait plus de sens.

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« On ne peut prédire l’avenir mais on peut imaginer des futurs » Dennis Gabor

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Sources :

– BERPC – Bureau d’évaluation des risques des produits et agents chimiques Paris

– Ineris – Institut national de l’environnement industriel, bulletin du 08 novembre 2005

– Agence de l’Eau – Rhin – Meuse, journal trimestriel n° 92 février 2007

La Insignia, journal indépendant d’Amérique du Sud, article décembre 2005, site web : http://www.lainsignia.org/

Pesticides, révélations sur un scandale français, Fabrice Nicolino et François Veillerette, Fayard, mars 2007

– Dossier nano-particules, Docteur Jean Yves Bottero et Jérôme Rose, Cerege, CNRS, consultable au lien suivant :

http://www.cnrs.fr/edd/presentation/reuDU2007/Jerome%20ROSE.pdf

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Cet article a été publié dans Effervesciences. Odile Alléguède collabore au blog Le mot et la chose.

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