La biodiversité, une priorité. Vraiment ?


par Danièle Boone

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Sternes naines et pierregarin, petits gravelots, œdicnèmes criards nichent sur les îles de l’Allier tandis que de nombreux guêpiers s’installent dans les falaises. Au sommet d’un chêne isolé, on peut encore apercevoir la rare pie grièche à tête rousse. Une quarantaine de couples de cigognes blanches se reproduisent ici chaque année. L’hiver, les grues cendrées trouvent un dortoir idéal en plus du couvert. La richesse botanique est tout aussi importante avec une cinquantaine de plantes protégées.

A cheval sur trois départements (Nièvre, Cher et Allier) et trois régions, juste en amont de la confluence de l’Allier avec la Loire, le Val d’Allier est une zone humide exceptionnellement riche en biodiversité grâce à une polyculture et un élevage de bovins traditionnel à l’herbe. Il y a vingt ans, des éleveurs et des naturalistes se sont battus pour conserver le bocage et ses prairies naturelles inondables et le faire classer en Natura 2000. Le lieu était convoité par des maïsiculteurs.

Cette convoitise reste hélas d’actualité. La préfète de la Nièvre vient d’autoriser le retournement à compter du 1er septembre de 54,89 hectares de prairies naturelles à Livry, en bordure de la rivière, en pleine zone Natura 2000, pour y faire pousser du maïs bio. Il y a quelques mois, elle a autorisé l’irrigation de ces terres par pompage dans la nappe de l’Allier, bien que cela soit contraire au SDAGE Loire Bretagne. Les travaux ont commencé mi-juin alors que la période de nidification n’est pas terminée, ce qui va à l’encontre de la réglementation Natura 2000. Un collectif rassemblant sept associations s’est formé qui va déposer un recours auprès du tribunal administratif de Dijon.

La biodiversité bat de l’aile et on détruit ce qui reste. Le rapport de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) sur « l’état de la biodiversité mondiale » publié le 6 mai dernier a confirmé l’ampleur de la dégradation du vivant. « Des faits cruels pour nous tous et qui appellent à l’action », s’est targué le président Macron, qui a notamment parlé de mettre en place « une agriculture beaucoup plus cohérente à cet objectif de biodiversité ». Mais, dans la Nièvre, ses services vont à l’encontre de cette annonce. Cela se passe à côté de chez moi, mais, dans toute la France, des décisions sont prises qui ne vont pas dans le bon sens : création d’infrastructures routières et de centres commerciaux inutiles qui entérinent la disparition des terres agricoles, destruction de haies et autres corridors biologiques indispensables à la survie des espèces; même les forêts, réservoirs traditionnels de biodiversité, sont maintenant victimes d’une exploitation industrielle.

130 États ont approuvé le rapport de l’IPBES, ce qui signifie qu’ils reconnaissent l’effondrement de la biodiversité, mais quid de l’action ? L’État français avait une belle carte à jouer en ce début d’été où la liste des animaux « susceptibles de provoquer des dégâts » était un enjeu de taille. Notons pour ceux qui l’ignoreraient, le terme de « nuisible », devenu politiquement, sociologiquement, culturellement inacceptable, a disparu de tous les textes législatifs et réglementaires depuis la loi biodiversité du 8 août 2016, remplacé par les SOD, animaux « susceptibles d’occasionner des dégâts ». Mais, de fait, malgré ce compromis sémantique, rien n’a changé.

Cette classification a toujours pour conséquence la destruction des espèces listées tout au long de l’année par tous les moyens : tir, piégeage, déterrage. La publication de l’arrêté ministériel a été précédé d’une consultation publique : 53 853 contributions en trois semaines. En 2015, il n’y en avait eu que 2 000. Selon l’analyse du ministère, la majorité des contributeurs (65 %) se sont prononcés contre. Malgré cette levée de boucliers citoyenne, le décret a été entériné. Selon l’ASPAS, qui s’est appuyé sur les données aux bilans de piégeage réalisés de 2015 à 2018, ce seront plus de 2 millions d’animaux sauvages qui vont être à nouveau tués, piégés, déterrés d’ici le 30 juin 2022. Ce sera un des héritages désastreux de de Rugy. Avant de démissionner de son ministère, il avait déjà, depuis longtemps, démissionné de l’écologie.

La défense de la biodiversité est un devoir élémentaire et ce devoir nous oblige tous. Chacun peut retrousser ses manches et prendre ses responsabilités en renonçant, par exemple, au consumérisme. Dans la Nièvre toujours, à La Rochemillay, Marion Baranton et Jérôme Boulanger, éleveurs, ont décidé de faire de leur exploitation une réserve naturelle. Passionnés de botanique, ils sont particulièrement sensibles au végétal. Les troupeaux changent de pâture tous les trois jours pour préserver la qualité de la prairie naturelle. Leur travail pour favoriser la biodiversité végétale a été récompensé : l’année dernière ils ont découvert une dizaine d’orchis brûlées, des orchidées rares. Cette année, il y en avait 150 ! Ils font partie du réseau « Paysans de Nature » initié par la LPO Vendée, un réseau de paysans qui font de la biodiversité leur priorité. Ils démontrent que pratiquer une agriculture paysanne économiquement viable et respectueuse des animaux domestiques et de la nature sauvage est possible. C’est bien évidemment ce modèle qu’il faut promouvoir et soutenir mais on en est loin.

Le lobby de la chasse a eu la peau de Nicolas Hulot. François de Rugy, son remplaçant, pourtant à leurs bottes, est parti lui aussi. Il ne laissera pas un souvenir impérissable. Les ministres passent, comme les présidents d’ailleurs, mais aucun d’eux n’est cohérent entre les beaux discours avec des trémolos dans la voix, « on va sauver le monde »  et l’action.

Une décision essentielle pour sauver le vivant serait, comme le demande le mouvement des coquelicots, l’interdiction de tous les pesticides de synthèse, mais ce serait s’opposer au tout puissant lobby de l’industrie chimique. Impossible ! Une autre serait de renoncer à tous les traités de libre-échange avec les autres continents qui entraînent la pollution liée au transport, mais également les introductions d’espèces invasives, de bactéries et de virus responsables notamment des maladies émergentes. Mais là encore, impossible de contrarier les lobbies qui, de fait, nous gouvernent. CETA, passera, passera pas ? A votre avis ?


Danièle Boone est l’auteur du manifeste Sauvons les oiseaux (Rustica, 2019) et de Accueillir les insectes dans mon jardin – ma contribution à la biodiversité (Éditions Jouvence, 2019). Elle co-anime la mensuelle environnementale Planète Nièvre sur RCF Nièvre.
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