Faites votre boulot, merde !

 


par Christel Leca
 

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Désolée si je vous choque, mais j’emprunte cette injonction à David Dufresne. Ce journaliste indépendant recense et documente depuis décembre dernier les violences policières lors des manifestations des Gilets Jaunes, dans l’indifférence générale, sauf depuis quelques semaines, et a reçu, le 14 mars dernier, le prix des Assises internationales du journalisme de Tours pour ce travail.

J’y étais. Il était très ému, paraît-il, parce que j’étais partie dîner en bonne compagnie au lieu d’assister à ce satisfecit en plénière. J’aurais juste aimé applaudir David Dufresne.

Les plénières des Assises m’ont ennuyée, mais pas les ateliers, ni les rencontres hors cadre. Invitée à Tours pour la présentation publique du rapport 2019 de l’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI) (1), avec Patrick Eveno, président de l’ODI, Pierre Ganz, vice-président, et Véronique Richard, membre de la Société des lecteurs du Monde, je m’y suis régalée.

D’abord parce que rendre public un rapport intitulé « L’information mise en cause » est une bonne occasion de rappeler à nos confrères que la liberté de la presse s’use si l’on ne s’en sert pas. Moins les journalistes feront du bon boulot, plus on leur mettra dans les reins des lois « Fake News » et autres « Secret des Affaires ». Moins il seront nombreux à enquêter, à reporter au-delà de leur zone de confort (ce n’est pas une expression), à investiguer là où ça fait mal, plus ils seront attaqués. Ce n’est évidemment pas la seule raison, j’exagère…

La remise de ce rapport est, comme tous les ans, le moment de pointer – sans nommer les fautifs – des pratiques douteuses, scandaleuses ou dangereuses, mais aussi des initiatives positives. Cette remontée de faits et actes doit nous intéresser, professionnels de l’information, parce qu’elle nous invite à réfléchir sur nos pratiques. Elle est aussi une façon de montrer au grand public qu’il n’y a pas que des éditocrates malveillants ou proches du pouvoir qui travaillent dans les rédactions. Il y a des journalistes de grande valeur bridés, des pigistes exploités, des photographes et vidéastes empêchés de faire correctement leur travail par manque de temps et de moyens – lié à la pression de la rentabilité qui n’a rien à faire avec le travail d’informer.

L’ODI est un lieu de débats. Nous ne sommes pas toujours d’accord. Mais son rapport rappelle ainsi que « la question de la représentation des classes populaires, des femmes, des personnes non-blanches, des handicapés, catégories dont le baromètre publié par le CSA relève chaque année la sous-représentation chronique, reste vive ». Faire accéder aux écrans et aux programmes d’information les différentes catégories de la population avec équité est une préoccupation déontologique, comme le rappelle le Code des pratiques de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) : « Le journaliste prendra garde aux risques d’une discrimination propagée par les médias et s’efforcera d’éviter de faciliter une telle discrimination, fondée notamment sur la race, le sexe, les mœurs sexuelles, la langue, la religion, les opinions politiques et autres et l’origine nationale ou sociale ».

Dans cette veine, j’ai assisté aux Assises à deux ateliers édifiants. Le premier, intitulé « Attentats, suicides, maladies graves : traiter du sensible », avec Marie-Christine Lipani-Vayssade, maître de conférences à Bailly-Université Bordeaux-Montaigne, Nathalie Pauwels, chargée du déploiement national du programme Papageno, Anne-Pierre Noël, fondatrice de l’Association de Journalistes et anciens journalistes pour une Information Responsable en Psychiatrie (AJIRPSY), et Caroline Langlade, journaliste et auteure, sous la houlette de Sophie Massieu, journaliste.

L’effet Papageno (du nom d’un personnage de la Flûte enchantée de Mozart, lire les explications ici) ? C’est le contraire de l’effet Werther, ce personnage de Goethe qui, en se suicidant, a donné envie à de nombreux lecteurs de passer à l’acte. Comme Marilyn Monroe : on a compté 12 % de suicides supplémentaires aux Etats-Unis en 1962, année de son dècès. Raconter le suicide sous l’angle du romantisme a un effet désinhibant, c’est prouvé. Tout comme en préciser le mode d’emploi. Nathalie Pauwels sensibilise de nombreux journalistes à ce sujet. Mais, comme l’a rappellé une participante, c’est souvent sous la pression de la direction de la rédaction que le sensationnel prime. Nathalie Pauwels n’a pas encore réussi à s’introduire parmi les cadres dirigeants, malgré ses propositions. Le sensationnel. Une demande que l’on prête au lecteur ou au téléspectateur. Mais si on arrêtait ? Si tout le monde arrêtait ?

D’une manière un peu différente, Anne-Pierre Noël se penche sur les mauvais traitements journalistiques infligés à la santé mentale. Exemple frappant, celui d’un homme politique évoquant la schizophrénie pour qualifier les pratiques de ses homologues. Au journaliste de lui demander ce qu’il entend par là et si la comparaison avec une maladie aux symptômes précis, faisant l’objet d’une grande souffrance chez les personnes qui en sont atteintes et leur entourage est appropriée. Enfin, le témoignage de Caroline Langlade (2) fait froid dans le dos, pas uniquement parce qu’elle est une rescapée de l’attentat du 13 novembre 2015 au Bataclan. Elle a été harcelée par des rédactions assoiffées de témoignages. Ses propos ont été déformés. « Il existe une fascination malsaine pour la souffrance chez certains journalistes, inversement proportionnelle à la pudeur des victimes », qui doivent souvent lutter pour être respectées après avoir déjà vécu l’enfer.

Le second atelier, « Cultures du cœur : la marginalité dans les médias ? », était organisé avec le réseau Culture du cœur d’Indre-et-Loire qui fédère plus de 250 associations dans le domaine social et l’insertion. Animé par Edouard Zambeaux, journaliste, auteur de films et documentaires, producteur des Périphéries sur France Inter, cet atelier donnait la parole à des femmes et des hommes invisibilisés par les médias. Stigmatisés. C’est-à-dire réduits à un état (migrante, chômeur en fin de droits, SDF, etc.). Raconter des personnes, leur histoire, leurs conditions de vie, demande du temps. Puisque les mass media ne prennent pas ce temps, de nombreux média alternatifs voient le jour, hélas pas autant diffusés. « On devrait se battre pour que les classes populaires soient représentées dans les médias de masse », espère plutôt Edouard Zambeaux, qui a cependant dû jeter l’éponge en 2017 sur France Inter. Alors que les Gilets Jaunes ont notamment dénoncé le traitement médiatique de leur mouvement, ces médias alternatifs ont le mérite d’exister et de claironner « nous ne sommes pas un média neutre », à l’instar de l’émission « Salon de pauvres » sur Radio Béton (radio associative tourangelle).

Le 2 février, alors qu’elle s’approchait d’un Gilet Jaune pour une interview, Laury-Anne Cholez se vit demander pour qui elle travaillait. « Reporterre », répondit-elle et il lui serra chaudement la main en lui disant que l’équipe faisait un « super travail » ! Et si l’audience des mass média se voyait réduite, au bénéfice des média alternatifs ? Le journalisme aussi aurait gagné une bataille.

Dans un tweet, le 16 mars dernier, @Shimegi prophétisait : « Dans 90 ans l’héritier spirituel de ⁦‪@d_schneidermann écrira un joli bouquin pour se demander comment les journalistes n’ont rien vu venir. Il pourra ajouter : comment les journalistes n’ont pas vu qu’ils participaient activement (et ne comprenaient pas qu’on le leur reproche) ». Daniel Schneidermann, auteur de Berlin, 1933 – La presse internationale face à Hitler (Seuil, 2018), a lui aussi été primé aux Assises.


Cet éditorial n’engage que son auteure.

1 Où je représente les JNE.
2 Auteur de Sorties de secours chez Robert Laffont en 2017.