2017 ou le climato-scepticisme en 140 signes

 


par Olivier Nouaillas
vice-président des JNE

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Nous vivons une époque formidable. Prenez le changement climatique, depuis la fin du XXe siècle, des milliers d’articles scientifiques ont été écrits pour mieux nous convaincre de la réalité du changement climatique. Généralement, ce sont des articles documentés, de plusieurs pages, avec des graphiques. Mieux, en 1988, sous l’égide à la fois de l’ Organisation météorologique mondiale (OMM) et du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) a été créé. Il rassemble des centaines de climatologues du monde entier et venant de blocs géopolitiques différents (Etats-Unis, Europe, Chine, pays émergents…).

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A intervalles réguliers – en général tous les cinq ans – le GIEC publie des rapports qui font plusieurs milliers de pages et demandent une somme extraordinaire de travail. Ils sont, en effet, tous relus, discutés dans les ,moindre détails et adoptés par consensus. Et notre boulot de journaliste, c’est précisément ensuite de les rendre clairs, simples, accessibles au grand public, en un mot de les vulgariser. Et là aussi des milliers d’articles, reportages, enquêtes ont été écrits sur le sujet.

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Le cinquième et dernier rapport du GIEC a ainsi été rendu public en 2014. Il a conclu à 95 % à la responsabilité de l’homme dans le changement climatique à l’échelle de la planète. Ces rapports du GIEC ont également servi de base aux travaux de 22 COP, réunissant les diplomates du monde entier. Avec des milliers d’heures de réunions, de débats, de textes amendés. Il y a eu des avancées, puis des échecs (Copenhague), pour aboutir finalement à l’accord de Paris en 2015. Dans lequel les représentants de 196 pays ont conclu à la nécessité de limiter le réchauffement climatique à 1,5 ° C. Même si les conditions et les moyens pour y arriver sont aujourd’hui loin d’être réunis, c’est au moins une direction claire pour les dirigeants du XXIe siècle.

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Et puis, un jour, vous avez un inconnu qui arrive sur le devant le scène. Il s’appelle Donald Trump. Jusqu’à présent, il n’a jamais fait de politique. C’est un milliardaire qui a construit des gratte-ciel et qui ne connaît rien du tout au changement climatique. Il s’adresse au peuple, à ceux qu’on appelle les déclassés de la société américaine, avec des mots simples, pour ne pas dire simplistes. Le changement climatique ? Il lui règle son compte dans un tweet de 140 signes, sa façon fétiche de s’exprimer : « Un canular, un concept inventé par la Chine pour affaiblir l’industrie américaine ». Et cela marche ! Multipliant les mêmes méthodes sur d’autres sujets aussi complexes (les migrants, le libre échange, Israel/Palestine, etc.), l’inconnu milliardaire est élu président des Etats-Unis – avec tout de même 2, 8 millions de voix de moins que sa rivale – et il prendra ses fonctions ce vendredi 20 janvier.

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Les sociologues ont inventé un nouveau mot pour désigner cette méthode qui lui réussit si bien : « la post vérité ». Ecoutons la définition qu’en donne le très sérieux dictionnaire Oxford qui l’a désigné comme mot de l’année 2016 : « Des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ». On peut l’appeler beaucoup plus simplement « un mensonge », et dire dans le cas de Trump « plus c’est gros, plus cela marche ». Car, contrairement à ce que l’on dit parfois encore aux enfants – « ce n’est pas bien de mentir » – en politique, le mensonge paye. De plus en plus. Et cela nous pose à nous journalistes, et encore plus quand nous travaillons dans le domaine de l’environnement et de l’écologie, de redoutables problèmes. Dans une chronique publiée fin décembre par le journal le Monde, Stéphane Foucart, qui travaille au service Planète de ce quotidien, faisait ainsi remarquer que « parce qu’ils sont complexes les faits d’environnement sont, lorsqu’ils sont plongés dans le chaudron de la conversation, parmi les plus vulnérables au mensonge ». Et de citer cette réflexion particulièrement pertinente d’un scientifique français : « En matière de climat, il faut dix secondes pour dire une ânerie et dix minutes pour expliquer pourquoi c’est une ânerie ». Encore plus dans un pays où l’historienne américaine Naomi Oreskes a montré dans son livre remarquable Les marchands des doute (Editions Actes Sud) que « dire des âneries » était aussi une activité 100 % idéologique et financée par des lobbys industriels puissants (tabac, amiante, pétrole, etc. ).

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Nous en sommes là … A partir du 20 janvier, nous allons entendre beaucoup « d’âneries » venues d’outre-Atlantique. Et comme le système médiatique et les réseaux dits « sociaux » sont fascinés aujourd’hui par le buzz et la transgression – qui ont peu de choses à voir avec le véritable débat démocratique – le président qui s’exprime en 140 signes va faire les gros titres. Cela va être une période pénible. Elle va durer au moins quatre ans. Quatre ans qui seront (peut-être) définitivement perdus dans la lutte contre le changement climatique, alors qu’au contraire le temps presse. Pourvu d’un véritable talent de bateleur d’estrade, Donald Trump saura trouver les mots pour tenter de nous ridiculiser. Et il n’hésitera pas, lui le milliardaire « représentant du peuple », à nous assimiler aux « élites », aux « bien-pensants », aux « bobos », une rhétorique certes caricaturale, mais qui a beaucoup de succès en ce moment. Pourtant, il va nous falloir tenir bon sur ce qui est l’essentiel de notre métier de journaliste : les faits. Surtout en matière de changement climatique. Répétons-le donc calmement : 2016, l’année où les Etats-Unis ont élu le pire président climato-sceptique de toute l’histoire, a été la plus chaude depuis 1880.

 

Journaliste à la Vie, Olivier Nouaillas est l’auteur du Changement climatique pour les Nuls (First, 2014) et, avec Jean Jouzel, de Quel climat pour demain ? (Dunod, 2015). Retrouvez Olivier Nouaillas sur son blog en cliquant ici.

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